
Partie et vitrine de l’exposition dédiées aux boues et immondices ; les socques à berdouille exposées dans la vitrine verte ont été prêtés par le Musée de l’Outil (Wy-dit-Joli-Village)
© Anaïs Lainé--Lebreton (2025)
La fange de Paris au XVIIIᵉ siècle
"En 1780, Paris la seconde ville des Lumières avec ses 700 000 habitants, se vide chaque jour d'environ 750 mètres cubes de boue ; soit annuellement 270 000 mètres cubes. L'évacuation quotidienne de ces boues est la première priorité concernant la salubrité de la capitale. Les tombereaux sont remplis en majeure partie des boues du pavé et d'une petite quantité d'ordures domestiques. Ces dernières sont en effet brûlées dans la cheminée, et le restant est souvent récupéré par les chiffonniers avant d'être enlevé dans les tombereaux. En 1775, la quantité annuelle de matières extraite des fosses d'aisances parisiennes n'excède pas 27 000 mètres cubes. Boues et déjections sont déposés dans des voiries distinctes et repoussées à la périphérie de Paris. […] Le cycle des boues et de la gadoue s'achève et renaît tout à la fois sur ces plaines à céréales vouées à la subsistance de la capitale. Abondantes et fertiles, les boues compensent providentiellement l'insuffisance des fumures d'origine animale. Au milieu du XIXᵉ siècle, un quintal de ces boues suffit à amender un hectare de terre. Elles sont donc avec la gadoue le limon des campagnes d'Île-de-France".
Pierre-Denis Boudriot, " Essai sur l'ordure en milieu urbain à l'époque pré-industrielle. Boues, immondices et gadoue à Paris au XVIIIᵉ siècle ", Histoire, économie et société, 1986.
Gonesse fait partie des communes à qui profitent cette "manne" parisienne. Les boues de la capitale fertilisent ses champs, dont le blé sert en retour à fabriquer le fameux pain de Gonesse. Ce pain, lui-même, sert à nourrir Paris. Ce système organisé en circuit court est donc basé sur un principe d’échange réciproque profitant à Paris et sa " banlieue ".
" Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or "
- Charles Baudelaire, Les fleurs du mal (1857)
"Il importe d'éloigner les voiries "de la Ville, des Grands Chemins et des villages pour la conservation des vivres et des denrées que l'on porte à Paris, surtout à cause du pain que les boulangers amènent. […] Un demi siècle plus tôt, les raisons qui fondent l'éloignement des fosses à seulement moins de 390 mètres, du Grand Chemin de la Villette désigne précisément tout ce à quoi peut attenter l'infect par excellence. Ainsi, il en va toujours de la réputation de la capitale du royaume à laquelle on accède depuis la Champagne, la Picardie, les Flandres et les Provinces Unies par le Grand Chemin de la Villette. Le roi lui-même lorsqu'il " va commander à ses Armées " emprunte cette voie. C'est aussi par celle-ci qu'est acheminé chaque semaine le pain de Gonesse tant apprécié des Parisiens".
Pierre-Denis Boudriot, "Essai sur l'ordure en milieu urbain à l'époque pré-industrielle. Boues, immondices et gadoue à Paris au XVIIIᵉ siècle ", Histoire, économie et société, 1986.
Le XIXᵉ siècle : Paris fait peau neuve
A la fin du XVIIIᵉ siècle, le transport des boues et immondices de Paris devient un service municipal. Les réseaux d’égouts de la ville ne suffisent pas à les évacuer. Leur insuffisance cause la propagation des maladies au sein de la capitale et notamment du choléra en 1831. 19 000 personnes succombent à cette grande épidémie. Emmery, directeur des Eaux et Egouts, améliore alors le système et l’entretien des égouts de Paris, permet un meilleur accès à l’eau dans les habitations et instaure des chaussées bombées à trottoirs latéraux et à caniveaux à la place des chaussées fendues (au centre desquelles coule un petit ruisseau).

Jean-Baptiste-Nicolas Raguenet, L’Hôtel de Ville et la place de Grève, huile sur toile, 1751, Musée Carnavalet ; © Musée Carnavalet
Anonyme, "Cela ne se dit pas mais cela se devine", estampe coloriée, XVIIIᵉ siècle, Musée Carnavalet © Musée Carnavalet


Théodore Géricault, Le boueux et son tombereau, 1825, Musée Carnavalet
© Musée Carnavalet

M. De Haenen, La boîte à ordure – le nouveau tombereau, rue du Cherche-Midi, XIXᵉ siècle, Musée Carnavalet ; © Musée Carnavalet

Yves, " Paris qui s’éveille, 5h du matin ", vers 1830, Lithographie en couleurs, musée Carnavalet ; © Musée Carnavalet
Cette artificialisation des sols se poursuit au milieu du siècle avec les travaux du Grand Paris par le baron Haussmann : l’organisation urbaine de Paris est alors profondément transformée (ouverture des voies de circulation, construction de nouveaux édifices, …). A la fin du XIXᵉ siècle, Paris compte 2 000 000 d’habitants. Les ordures ménagères ne cessent de continuer à s’entasser dans ses rues. En 1884, le préfet de la Seine, Eugène René Poubelle instaure l’obligation de collecter ces déchets par des bacs spécifiques qui porteront plus tard son nom : la poubelle.


Socques à berdouille, XIXe siècle, coll. Claude et Françoise Pigeard - Musée de l’Outil, Wy-dit-Joli-Village ; © Anaïs Lainé--Lebreton (2025)
Ces socques sont composées d’une semelle en bois, d’une lanière en cuir munie d’une boucle et d’un cerclage en métal permettant de rehausser la semelle. Ce dispositif permettait de se déplacer dans la rue tout en évitant de s’enfoncer dans les boues et gadoues.
La gestion des boues et immondices à Gonesse Délibérations Municipales

08 novembre 1829 : "Avis du conseil municipal relatif à l’adjudication de l’enlèvement des boues qui pourraient être adjugées à plusieurs individus séparément chacun pour une ou plusieurs boues à l’endroit "
10 mai 1838 : "Adjudication de l’enlèvement des boues et immondices approuvées par le préfet sous la date du 3 mai 1838 "


14 juin 1908 : "Transport des gadoues"
26 avril 1913 : " Dépôt d’immondices "


André Richebois était à la fois producteur maraicher et légumier et possédait " les vidanges " à Gonesse – Curage et vidange des fosses d’aisance locales et parisiennes à la veille de la Première Guerre mondiale.
Les vidanges Richebois au début du XXᵉ siècle ;
© Service Archives et Patrimoine, ville de Gonesse
Les fosses dépotoirs de Gonesse des années 20 et 30 : premières décharges et recyclage
Le phénomène des "gadoues parisiennes" se poursuit à Gonesse encore dans les années 20 et 30. Un diagnostic archéologique est effectué au printemps 2018 sur le Triangle de Gonesse (au sud-est du ancien), où plusieurs fosses dépotoirs ont été révélées à proximité de l’ancien "chemin des postes". Il permet de documenter pour la première fois l’exemple de zones de triage liées au traitement des déchets urbains, avant épandage dans les champs. Les fosses se définissent par des concentrations de mobilier de forme ovale. Le mobilier archéologique se caractérise quant à lui, par des fragments de récipients. Les céramiques et le verre, utilisés comme emballages, à usage unique, sont majoritaires. La vaisselle de table (tessons de faïences et porcelaines) ou les récipients culinaires (fragments de casseroles) sont minoritaires.

Fosses dépotoirs à mobilier contemporains
© Jacques Legriel (Inrap)



Saladiers et vases d’ornement, les déchets d’emballages, récipients en grès et en faïence, les marques de faïencerie
© François Renel (Inrap)
Avant l’épandage des gadoues dans les champs, un triage s’effectue à proximité de ceux-ci. Les matières animales, les tissus servent respectivement à la fabrication de colle et de chiffons. Les débris de métal peuvent être refondus. Les déchets organiques sont vendus aux agriculteurs et aux maraîchers pour les cultures (engrais). Enfin, les déchets autres, non recyclables sont déposés dans des décharges improvisées. Les fosses dépotoirs de Gonesse constituent un exemple de ces décharges opportunistes.
La décharge fantôme (1934 – 1976)
Jusqu’à la fin des années 70, Paris constitue le premier centre industriel de la France. Face à une population de plus en plus croissante, Paris manque de place et a du rejeter son activité industrielle et les lieux de dépôts dans sa banlieue. Néanmoins, la gestion des déchets au sein de ces petites communes est de plus en plus complexe par manque de moyens financiers (transports spécialisés et installations de traitement) et techniques (augmentation du volume de déchets à éliminer).


Site de la décharge de la Patte d’Oie durant son exploitation au milieu années 1970 et 1980
© Service Archives et Patrimoine Ville de Gonesse
A cet effet, une " décharge brute " (non autorisée) est créée à la Patte-D’oie (en bordure de l’ancienne route de Gonesse à Aulnay-sous Bois) dont l’utilisation est estimée entre 1934 et 1976. Servant aux dépôts d'ordures ménagères (officiellement), elle a été installée en périphérie de la ville sur une zone agricole, à proximité de cours d’eau et de nappes souterraines. Les millions de composés chimiques, organiques et minéraux contenus dans cette décharge constituent de véritables agents polluants pour l’environnement ainsi que des risques sanitaires pour les populations environnantes.
Dans les années 70, un projet d’aménagement est proposé à la Patte d’Oie. Celui-ci se poursuit sur plusieurs années : le terrain, hautement pollué par la présence de ces différents espaces de dépôts, nécessite un assainissement de fond.


Les premières réhabilitations de la Patte d ’Oie en espace naturel au début des années 1990
© Service archives et patrimoine, Ville de Gonesse